• Conte de Noël, la Sentinelle

     

    Conte de Noël, la Sentinelle

     

    Conte de Noël, la Sentinelle

     

    « Il y a plus souvent de choses naufragées au fond d’une âme qu’au fond de la mer » Victor hugo

    Sévère et douce. C’est ainsi que Victor Hugo décrivait l’île de son exil. Guernesey, la beauté âpre de ses falaises noires et la quiétude de ses sentiers bucoliques, la violence de ses tempête et la langueur de ses plages désertes au petit matin. Tout gosse, Yann rêvait d’être une sentinelle dans la nuit, une présence rassurante dans les ténèbres. Il aurait pu devenir super héros ou agent de sécurité dans un parking souterrain, il avait choisi gardien de phare, un métier en perdition. Tout ce qui est en perdition le fascine. C’est sur la grève qu’il l’a croisée pour la première fois, sévère et douce et en perdition, Easter dont le prénom évoque le printemps, et tout dans l’apparence, l’automne. Easter, ses longues mèches rousses emmêlées, ses yeux couleur de pluie et le pull kaki trop grand pour elle dans lequel elle s’emmitoufle pour fixer l’horizon du haut du belvédère, au coucher du soleil. Elle reste figée un moment avant de descendre sur la plage où elle est happée par le crépuscule. Alors, il recommence à l’attendre. Là-haut, Easter attend depuis le jour maudit où son aventurier a embarqué pour un tour du monde en solitaire. Elle est prisonnière de cet instant, juste avant le départ, sur le pont du Sentinelle, quand il a ôté son pull kaki pour le lui confier, en nouant avec force les manches autour de son cou. Il l’a écharpée… « Prends-en soin, c’est mon préféré, je le récupérerai à mon retour. » Quel retour ? Son pull, elle l’a toujours, mais lui, elle l’a perdu. Corps et bien. « Perdu corps et biens », c’est ce que disent les marins du port. Au bout de la nuit, quelque fois, certains insinuent qu’il s’est laissé prendre au chant d’une sirène, comme bien d’autres avant lui. Ou qu’il a fui parce qu’il trempait dans des histoires de contrebande. Ils parlent aussi d’Easter, cette jolie fille si souriante – avant – et son état de choc qu’il n’en finit pas. Personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé mais tout le monde parle. Sauf Yann. D’abord, il n’est pas d’un naturel causant et puis parler de quoi ? Il est arrivé sur l’île des semaines après l’annonce officielle de la disparition et ce qui le désole surtout dans cette histoire, c’est le sourire perdu d’Easter. Elle triste, lui mélancolique. « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. » Yann est un travailleur de la mer mélancolique, il a bien trouvé sa place sur ce caillou. Ester est à sa place ici, sur le belvédère, pour être la première qu’il apercevra de loin. Il reconnaîtra son pull kaki. Elle regrette de ne pas l’avoir mis sous scellés pour conserver l’odeur de sa peau et de ne pas s’être davantage intéressée au Sentinelle, il ne faut jamais tourner le dos à l’ennemi. Elle se tenait à distance comme s’il puait  le danger alors qu’elle aurait pu s’entraîner à le dessiner les yeux fermés, pour être capable de l’indentifier dès son apparition sur la ligne d’horizon et s’éviter tant de fausses joies. Quand le chagrin monte à mesure que le jour tombe, elle va là-haut se jouer le film du Grand Retour, son happy end hollywoodien dans un décor de carte postale. Le Sentinelle se rapproche, avec à son bord le marin comme un Di Caprio ressuscité, il lève haut le bras et se jette à l’eau pour la rejoindre sur le rivage (tandis que son foutu bateau se fracasse sur un rocher). Dans une autre version, elle court à coeur perdu sur la jetée vers ceux qui le lui ramènent à moitié mort et dégoûté à jamais de l’aventure. Elle peut même envisager un come-back à la Marlo Brando, avec une joie vahiné et un bébé. N’importe quoi pourvu qu’il revienne ! Cette attente la flingue. Cette attente le flingue. Depuis des mois, Yann guette le moment où Easter s’apercevra enfin de son existence. Quoi ? Avec sa belle gueule burinée par le noroît et son aura de loup solitaire, il a toutes les saisonnières de l’île à ses trousses, sans compter les touristes – Toutes, sauf celle qui lui coupe le souffle. Il doit trouver une solution pour la tirer de son obsession morbide et l’obliger à le voir, lui qui guide les bateaux sans jamais les prendre. Ici, quand on est paumé, on n’a pas besoin de s’en remettre à Dieu, on a Toto qui a tout combattu, tout perdu, tout écrit, en prose ou en poésie. « Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie, il faut l’action. » Oui, l’action. Et une solide dose de magie de Noël pour faire fonctionner le plan puéril qui se dessine peu à peu dans son esprit. Hélas pour Easter, tiraillée entre les souvenir heureux des Noëls de son enfance et son impossible deuil. Plus d’un an qu’il a disparu. Elle se doute qu’il ne reviendra pas, quoi qu’il ait pu se passer. Mais tant qu’il y a un doute, tant que personne ne lui assure que c’est fini, elle continue d’exister sans vivre, dans son pull kaki trop grand. Elle se force à déambuler parmi la foule excitée qui a envahi les ruelles de St Peter Port en cette veille de Noël, presque coupable de ne pas ressentir la douleur de l’an dernier face à tant d’exubérance. Elle n’éprouve plus la même aversion pour se déferlement de joie, elle se surprend même à s’arrêter devant la boutique victorienne de Corner Street. La dernière fois qu’elle en a franchi le seuil, c’était pour approvisionner le navigateur solitaire en fudge caramels avant le grand départ. A travers la vitre, elle s’étonne de reconnaître l’autre fou solitaire de l’île, le ténébreux gardien de phare souvent entrevu sur la jetée. Immobile dans son caban bleu, il tient en main une bouteille en verre transparent qu’il fixe d’un air pensif, sourcils froncés. Son regard à la noirceur abyssale des fonds marins. « Le bonheur est parfois caché dans l’inconnu ». Aurait sans doute écrit Victor Hugo pour dépeindre la scène. Le bonheur est parfois caché dans une bouteille, pense Yann en quittant l’échoppe. C’est une idée stupide mais c’est la seule qui lui vient à l’esprit. Il ne se savait pas si romantique. Il ne l’était probablement pas avant d’accoster sur cette île sévère et douce, peuplée de fantômes envahissants. Sans doute une question d’ambiance, entre la solitude du phare, l’humeur capricieuse du ciel et de la mer, le mystère du maudit marin disparu, la folie douce d’Easter perchée sur son belvédère. Easter a cédé à cette tentation, il doit passer maintenant à l’action pour la réveiller au monde. Le temps presse, bientôt, entre chien et loup, elle quittera son poste d’observation pour descendre sur la plage. Où elle posera le pied à l’endroit précis où il aura déposé la bouteille de verre transparent. C’est facile, il connaît son parcours par coeur. Elle  se baissera pour la ramasser lorsqu’elle remarquera, à l’intérieur, un rouleau de papier. Ses boucles rousses déferleront sur le sable. Personne ne résiste à une bouteille à la mer. Elle lira. « Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme. » Commençons par le ciel. Il suffit de suivre la lumière… Elle aura le réflexe de regarder à gauche et à droite. Elle verra le faisceau du phare qui nargue la mer en s’élançant vers les étoiles. Elle reconnaîtra la silhouette impassible au pied de l’édifice blanc. L’air deviendra vibrant. On cesse forcément d’attendre quand on est attendu. Elle le suivra, la lumière. Mais avant, elle se défera du pull kaki trop grand qu’elle abandonnera sur la sable. La marée l’emportera... Myriam Berge

     

     

    « Le Burn OutJe m’emballe pour les cadeaux »

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :